Interview de Laurence Parisot, présidente du MEDEF

Les français et l’entreprise :

entre réconciliation et séparabilité, une relation à réinventer

Par

– Edgard ADDED, Président du Groupe RH&M

– Hélène MOLINARI, Directrice de la Communication du MEDEF

– Anton MOLINA, Directeur de l’Information du MEDEF

Depuis que vous avez été élue à la présidence du MEDEF, votre obstination est de travailler sur la réconciliation des français avec l’entreprise. Comment expliquez vous ce divorce « historique » entre l’entreprise et les salariés dans notre pays ?

Il est vrai que j’ai utilisé le mot de réconciliation mais je me demande s’il y a jamais eu une entente entre les Français et l’entreprise, ou plus largement entre les Français et l’économie de marché. Peut-être faudrait-il alors parler de « conciliation » plutôt que de « réconciliation ».
Pourquoi ? Sans doute parce que nous héritons en France d’une culture paysanne plutôt que commerçante. D’où un rapport compliqué entre les Français et l’argent lorsqu’il est lié à l’échange immatériel.

Avec cela, une conception très interventionniste de l’Etat y compris dans le domaine de l’Entreprise.

Si bien qu’au bout du compte ce n’est pas si naturel pour nous, d’aimer l’entreprise.

Mais, ce n’est pas non plus une chose impossible. Il existe aussi en France une autre culture plus entrepreuneuriale, qui a permis l’émergence de très grands chefs d’entreprises. C’est cette culture là que nous devons valoriser.

Mais, cela exige un travail de fond, d’explication, de pédagogie. Un travail de communication au sens où les chefs d’entreprises pourraient expliquer leur histoire à ceux qui la connaissent mal.

Concrètement comment comptez-vous faire ? Allez vous rassembler une « armée » de PDG ambassadeurs de l’Entreprise ?

Le Medef s’est déjà lancé dans un travail de fond pour faire mieux connaître l’entreprise à des publics spécifiques, prescripteurs d’opinion comme les magistrats, les enseignants ou bien encore les journalistes. Nous le faisons au travers de véritables réunions de travail et d‘échanges et c’est volontairement que ces travaux ne sont pas médiatisés.

En même temps, nous intervenons bien sûr plus médiatiquement en prenant la parole à certains moments clés.

Mais, il est parfois difficile pour des chefs d‘entreprise de pendre la parole. Ce peut constituer un véritable risque pour eux ou pour leur société. Le Medef, dont c’est la vocation, s’exprime alors en leurs noms et c’est bien sa vocation.

Nos positions peuvent parfois sembler inattendues. Ainsi, nos réserves sur le CPE. Elles ont pu paraître à certains contradictoires avec la flexibilité, dont nous avons par ailleurs besoin. Mais, nous avons considéré que le principe de fléxibilité doit être appliqué avec équité et ne pas stigmatiser une catégorie de la population. Réconcilier les Français et l’Entreprise c’est aussi cela.

Toujours sur la « réconciliation », comment appréciez-vous la contribution récente de Ségolène Royal sur ce thème?

J’ai été satisfaite d’entendre qu’elle avait bien compris la nécessité de réconcilier les Français avec l’Entreprise.

Mais, elle doit mettre ses décisions de Présidente de Région en accord avec ses propos. Pourquoi menacer les entreprises de sa région qui utilisent le CNE ?

Alors que c’est un contrat qui a permis à des PME d’anticiper ou faciliter des recrutements, et ainsi de créer nombre d’emplois.

Les jeunes, la « génération 35Heures », la « génération du pouce », ont un regard nouveau sur l’Entreprise, de nouvelles exigences?

Comment développer l’esprit entrepreneurial auprès de ces jeunes.

Il faut toujours parier sur les nouvelles générations, les entendre et croire en elles.

La génération actuelle souhaite que les entreprises s’associent aux grandes causes et aux grands sujets.

Certes, elle n’a peut être pas envie de travailler autant que les générations précédentes. Mais si elle peut aussi, dans l’entreprise, défendre une cause généreuse, elle y trouvera pleinement son compte.

Nous sommes un pays vieillissant et nous devons être attentifs à ce que des réflexes de seniors ne deviennent pas des réflexes dominants qui décourageraient les jeunes générations. N’est-ce pas ce qui s’est passé avec le CPE ?

Face à de jeunes générations qui ont déjà la charge de la dette, celle du chômage, et une grande incertitude sur l’environnement de notre planète, ne soyons pas trop égoïstes.

Les véritables conséquences du chaos démographique prévu pour 2006 auront lieu en 2008 avec moins de jeunes et plus de départs à la retraite, provoquant probablement un déficit de jeunes diplômés et surtout un déficit de main d’œuvre peu qualifiée.

Le projet de réforme sur l’immigration de Nicolas Sarkozy favorise uniquement les diplômés. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

Le projet de Nicolas Sarkozy touche très peu de gens. Chaque année 6000 à 7000 personnes seulement émigrent dans un cadre professionnel. C‘est donc un sujet mineur comparé aux enjeux que vous citez.

Comment transformer en opportunité ce qui apparaît aujourd’hui comme un chaos ?

Comment les départs en retraite dans le secteur public pourraient-ils permettre d’optimiser le management des ressources humaines de ces organisations et les rendre plus performantes ?

Comment profiter de ce basculement pour diminuer significativement le chômage ?

Cela passe nécessairement par une formation adaptée aux qualifications dont les entreprises ont besoin.

C’est pourquoi le Medef s’investit de manière très énergique dans l’alternance. Pour la première fois de son histoire, notre organisation a lancé une grande campagne publicitaire sur des chaînes télé et radio de grande écoute, afin de promouvoir auprès des jeunes et des chefs d’entreprise la formation en alternance. Cette campagne est relayée sur le terrain par des e-mailing et par des forums animés localement par nos Medef territoriaux. Je souhaite que tous les chefs d’entreprise et leurs DRH donnent leur chance à ces jeunes qui recherchent un contrat d’apprentissage ou de professionnalisation, car c’est pour chacun un accord gagnant-gagnant.

Pourquoi le marché du travail ne fonctionne t-il pas en France ?

D’abord parce que le droit du contrat de travail manque de souplesse. Les entreprises embaucheraient plus si elles pouvaient licencier plus facilement.

Et puis, l’assurance chômage telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, n’est pas adaptée à la fluidité ou à la fluidification nécessaire du marché.

Nous devrions concevoir un système qui inciterait le chômeur à entrer très vite en contact avec l’entreprise pour retrouver du travail.

Les paramètres de l’assurance chômage sont à réinventer : dégressivité, et comme chez nos voisins européens, de plus fortes incitations à prendre un emploi seraient nécessaires.

J’ai proposé aux organisations syndicales que soient mis à plat ces paramètres, hors période de renégociation des accords UNEDIC.

Enfin, le troisième pilier de la reforme du marche du travail concerne le service public de l’emploi.

L ‘ANPE s’est beaucoup modernisée, mais il reste encore beaucoup à faire pour réduire les délais de rencontre entre l‘entreprise et les chômeurs.

Je sais bien que cela ne se réalisera pas d’un claquement de doigt. Mais, je sais aussi que tous les pays occidentaux y sont arrivés. Il n y a donc aucune raison pour que la France reste coincée depuis 20 ans dans un tel niveau de chômage. Si on s’en donne vraiment les moyens, le plein emploi en France est possible !

Vous êtes favorable au contrat de travail unique, serait-il, selon vous, la solution à une meilleure prise en compte de la fluctuation de l’environnement économique ?

Le droit du travail est-il un frein à l’innovation sociale ?

Je ne me suis jamais prononcée en faveur du contrat unique. Je pense qu’aux différentes attentes doivent correspondre différents contrats.

En revanche, ce qui est indispensable, c’est une réforme qui porterait sur le principe de « séparabilité ».

Pourquoi faudrait-il que se séparer coûte tant de temps, tant d’argent et soit assorti d’incertitudes aussi graves ?

C’est à cause de cela que les entreprises en France, à la différence de ce qui se passe dans le reste de l’Europe, restent en sous effectif permanent.

Nous devrions essayer de penser le droit du licenciement individuel, à l’instar du divorce à l’amiable. Une séparation sans faute ni judiciarisation doit être possible, par exemple une sorte de séparation par consentement mutuel avec une indemnisation.

Je suis sûre que cela contribuerait à pacifier à relations sociales.

Face aux phénomènes de restructuration, de mondialisation, d’OPA, qui entraînent entre autre, des délocalisations avec des conséquences sur l’emploi, comment rendre la France plus attractive ?

Je ne suis pas pessimiste même s’il y a des choses à améliorer. La question de l‘attractivité de la France, c’est d’abord de donner envie à nos meilleurs éléments (chercheurs, étudiants, jeunes diplômés) de rester ou de revenir en France. Cela passe sans doute par une grande réforme de l’enseignement supérieur.

Le MEDEF a désapprouvé ce qui a pu se passer en matière de rémunération des dirigeants ces dernières semaines. peut-il être à l’origine d’une charte de bonne gouvernance, plus complète et plus impérative ?

Il y a eu un cas aberrant et nous avons pris la parole pour que les principes de bonne gouvernance, tels que nous les avons édictés dans le rapport Bouton soient respectés.

Il est évident que les rémunérations doivent rester respectueuses à l’intérêt général.

Mais, il est aussi normal que les patrons de grandes entreprises aient des rémunérations élevées. Car attention il existe un marché mondial des talents ! Et, nous ne devons pas inciter nos grands chefs d’entreprise à quitter la France !

Vous estimez que l’état se montre trop interventionniste. Dans le cadre du consensus sur la réforme et la modernisation du dialogue social entre patronat et syndicats, quel devrait être, selon vous le rôle de l’état et ses champs de compétences ?

Il est en effet nécessaire de mieux définir la frontière entre ce qui doit relever de la seule responsabilité des partenaires sociaux et ce qui doit relever de la responsabilité du législateur. Cette frontière reste trop floue aujourd’hui, ce qui rend les sujets à traiter illisibles.

L ‘exemple des 35 heures en est une illustration. Alors que des négociations avaient abouti branche par branche, une seconde loi est intervenue revenant sur certains termes déjà acquis. Et par là, compliquant tout.

L‘Etat n’a pas vocation à intervenir partout, ni tout le temps. Il doit admettre que les partenaires sociaux sont beaucoup plus proches de la réalité des entreprises. Le rapport Dominique-Jean Chertier et les déclarations du Président de la République vont d’ailleurs dans ce sens.

Selon un rapport récent de Patrick Artus et Lionel Fontagné, la dégradation du commerce extérieur français s’explique pour une partie sensible par un déficit de développement des PME sur l’export. Quel est votre avis ?

Les PME françaises subissent des contraintes financières et juridiques bien supérieures à celles de leurs homologues européennes et américaines. C’est un frein à leur développement. Et ce n’est pas sans répercussions importantes, tant dans la balance commerciale, que dans les chiffres du chômage.

C’est pourquoi il est urgent que tous les acteurs se mobilisent pour créer un environnement propice au développement de nos TPE et PME. C’est l’une des priorités de mon mandat Medef.

Nous souhaitons notamment que ces TPE ou PME puissent se financer, et soient incitées à se développer en France comme à l’étranger. Il existe déjà de nombreux dispositifs, mais elles ne connaissent peu ou pas. Nous avons lancé à cet effet un tour de France de l’Export. Nous allons à la rencontre des chefs d’entreprises de terrain pour leur faciliter les démarches, leur expliquer quelles sont les mesures à mettre en oeuvre, et quels sont leur mode d’emploi ? C’est aussi cela, le rôle du Medef.

Certains experts observent que la France est en panne d’imagination. Êtes vous d’accord avec ce constat ?

Je ne pense pas que la France soit « en panne » d’imagination, même s’il est vrai qu’elle a parfois du mal à se projeter dans l’avenir. Nous devons vite favoriser une nouvelle ébullition créative dans notre pays.

C’est pour cette raison que j’ai posé la question de la diversité comme une question majeure.

Mais peut-être il y a un point beaucoup plus important sur lequel nous devrions évoluer, je pense au conformisme des médias.

Le débat politique en France semble se nourrir de plus en plus de thèmes comme : le dialogue social, le CPE et le CNE, la réforme des retraites, la réforme de la négociation collective, l’emploi des salariés handicapés, la loi pour l’égalité des chances……Tous ces sujets ont un impact direct sur le métier des DRH et pourtant ceux-ci sont peu consultés.

Quelle est votre vision du rôle du DRH dans l’entreprise d’aujourd’hui et de demain ?

Pour moi, en tant que Présidente de société, le DRH a toujours été un point d‘appui fondamental. Le bon accord entre le dirigeant et le DRH est un atout majeur pour la réussite d’une entreprise.

Les DRH ont généralement une vision globale des situations, propice à bien les évaluer. Il serait donc évidemment très intéressant de les associer davantage à la chose publique.

Leur tâche est éminemment difficile. Ils sont bien placés pour voir les bienfaits des innovations et leur nécessité. Mais, c’est à eux que revient la gestion des changements à mener, elle-même rendue souvent acrobatique du fait de notre droit du travail. Autant dire qu’ils ne doivent pas être conservateurs.

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